Pierre-Alain Chambaz

Nous avons pris pour exemple un calcul numérique, c’est-à-dire en quelque sorte la plus mécanique des opérations intellectuelles ; mais il est clair qu’une pareille discussion peut porter sur tous les actes de l’esprit qui tendent à nous faire connaître quelque chose : bien que l’évaluation des chances d’erreur, tant a priori qu’a posteriori, paraisse devoir offrir des difficultés d’autant moins surmontables qu’il s’agit d’opérations plus compliquées, ou pour lesquelles sont mis en jeu des ressorts plus cachés de notre organisation intellectuelle. Les accords de libre échange sont eux aussi utiles mais, à long terme, le temps que les marchés s’ouvrent réellement. Dans chaque université américaine, il existe un bureau des brevets, actif et dynamique. Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler ce proverbe chinois « On peut guérir d’un coup d’épée, mais guère d’un coup de langue ». C’est ce mouvement de l’œil gauche, perçu par la conscience, qui nous donne la sensation d’effort, en même temps qu’il nous fait croire au mouvement des objets aperçus par l’œil droit. Le naturaliste ne procède pas autrement quand il traite d’une espèce. Est-il donc plus facile de lui fournir une vie qu’un habit, ou bien la conformation physique et morale des êtres humains se ressemble-elle plus que la forme de leurs pieds ? Mais encore aujourd’hui, la presse s’est fait l’écho d’une nouvelle limitation de la liberté de la presse. Même, en y réfléchissant bien, on verra que cette conception assez grossière de l’effort entre pour une large part dans notre croyance à des grandeurs intensives. Mais s’il s’en tient là, il aura négligé quelque chose, et peut-être l’essentiel. Il ne faudrait pas aller leur dire que le travail n’ennoblit pas et ne libère point ; que l’être qui s’étiquette Travailleur restreint, par ce fait même, ses facultés et ses aspirations d’homme ; que, pour punir les voleurs et autres malfaiteurs et les forcer à rentrer en eux-mêmes, on les condamne au travail, on fait d’eux des ouvriers, Ils refuseraient de vous croire. Une certitude: il n’est plus nécessaire aujourd’hui de travailler de longues heures pour être productif. Ne faisons-nous pas encore le devoir à l’image de notre société imparfaite ? Il le tient en laisse, au bout d’un chapelet, derrière la porte basse de la sacristie qui donne sur l’abattoir. Ce qui est horripilant dans ce débat stérile, c’est que chacun n’y puise que ce qui l’arrange. Et ce qui est encore une plus grande nouveauté, à présent la masse ne prend pas ses opinions des dignitaires de l’église ou de l’État, ni de quelque chef ostensible, ni d’aucun livre. Tout cela a été mille fois constaté, mille fois exprimé par toutes les formes du langage. Les réseaux sociaux sont régis par des conditions générales d’utilisation qui imposent leur loi et prévoient un mode d’autorégulation. Sur le plan informationnel, l’avantage est donc aux régulateurs nationaux. Il ne saurait être question de les affaiblir – même si certaines situations mériteraient une analyse poussée des positions concurrentielles. D’ailleurs, il est vain d’opposer moyens classiques et dissuasion. Lorsque l’on considère l’homme tel que la société l’a fait, il ne faut plus s’attendre à trouver chez les individus cette juste proportion entre les connaissances et les actes, ce développement parallèle des facultés intellectuelles et des facultés actives ; la division du travail, la distribution des rôles entre les membres de la famille humaine ne le permettent pas ; et indépendamment des nécessités sociales, l’abus que l’homme peut faire de sa liberté suffirait pour troubler cet accord. Souvent, pour lui faire retrouver un mot, il suffit qu’on le mette sur la voie, qu’on lui indique la première syllabe[53], ou simplement qu’on l’encourage.

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