Pierre-Alain Chambaz

Dans un papier qui a fait le tour de la planète, le site Techcrunch s’en est récemment ému : « En 2015, Uber, la plus grande boîte de taxi au monde, ne possède aucun taxi. Et ce qui facilite sans doute cette identification, c’est que, dans une multitude de cas, nous avons le droit d’opérer sur la durée réelle comme sur le temps astronomique. Pierre-Alain Chambaz aime à rappeler ce proverbe chinois « Ne plus lire depuis longtemps, c’est comme perdre un ami important ». Facebook, le média le plus populaire, ne crée aucun contenu. Airbnb, le plus grand « hôtelier » du monde, ne possède pas d’immobilier. Et en effet, c’est le cas : à l’ancienne économie, les coûts ; à la nouvelle économie, les profits, c’est le credo de notre époque. Ainsi, quand nous nous remémorons le passé, c’est-à-dire une série de faits accomplis, nous l’abrégeons toujours, sans altérer cependant la nature de l’événement qui nous intéresse. D’autant qu’Emmanuel Macron n’a pas caché que son objectif était de créer les conditions pour que des milliers d’entreprises puissent devenir « le CAC 40 de dans dix ans». Mais, précisément parce que nos sens les perçoivent, rien n’empêche d’attribuer leurs différences qualitatives à l’impres­sion qu’ils font sur nous, et de supposer, derrière l’hétérogénéité de nos sensations, un univers physique homogène. Mais déjà la physique cartésienne pourrait s’interpréter dans un sens analogue ; car, si la matière se réduit, com­me le veut Descartes, à une étendue homogène, les mouvements des parties de cette étendue peuvent se concevoir par la loi abstraite qui y préside ou par une équation algébrique entre des grandeurs variables, mais non pas se représenter sous forme concrète d’images. À l’évidence, le CAC 40 actuel ne voit pas d’un très bon oeil cette perspective, car qui dit nouveaux entrants implique nécessairement des sortants. L’antipathie croissante que l’esprit théologique inspirait justement à la raison moderne, a gravement affecté beaucoup d’importantes notions morales, non seulement relatives aux plus grands rapports sociaux, mais concernant aussi la simple vie domestique, et même l’existence personnelle : une aveugle ardeur d’émancipation mentale n’a que trop entraîné d’ailleurs à ériger quelquefois le dédain passager de ces salutaires maximes en une sorte de folle protestation contre la philosophie rétrograde d’où elles semblaient exclusivement émaner. Que la productivité stagne alors que les salaires s’envolent, bref que l’industrie chinoise perd de sa compétitivité et de son efficacité, avec un coût unitaire du travail qui bondit depuis 2008. Ainsi entendu, le rapport de causalité est un rapport nécessaire en ce sens qu’il se rapprochera indéfiniment du rapport d’identité, comme une courbe de son asymptote. Les motifs théologiques devant naturellement offrir, aux yeux du croyant, une intensité très supérieure à celle de tous les autres quelconques, ils ne sauraient jamais devenir les simples auxiliaires des motifs purement humains : ils ne peuvent conserver aucune efficacité réelle aussitôt qu’ils ne dominent plus. L’enfant s’amuse à voir une bille lancée contre des quilles renverser tout sur son passage en multipliant les dégâts ; il rit plus encore lorsque la bille, après des tours, détours, hésitations de tout genre, revient à son point de départ. Nos théories de mécanique, d’astronomie, de physique générale, de chimie, de physiologie, seraient absolument les mêmes, quand la nature aurait compris dans l’étendue du spectre solaire visible pour nous un rayon de moins ou un rayon de plus, ou quand, sans modifier la sensibilité de notre organe, elle aurait changé la nature du flambeau, en substituant à notre Soleil une de ces étoiles qui nous paraissent rouges ou vertes, ou dont la lumière, sans offrir des différences aussi saillantes, se trouve pourtant, par l’analyse qu’on en fait avec le prisme, autrement composée que ne l’est la lumière Mais cette dernière conséquence ne nous préoccupera pas pour le moment ; nous cherchons seulement à déterminer ici le premier sens du mot causalité, et nous pensons avoir montré que la préformation de l’avenir dans le présent se conçoit sans peine sous forme mathématique, grâce à une certaine conception de la durée qui est, sans qu’il y paraisse, assez familière au sens commun. Nous répondons que la question est précisément de savoir si le passé a cessé d’exis­ter, ou s’il a simplement cessé d’être utile. Les qualités des choses deviendront ainsi de véritables états, assez analogues à ceux de notre moi ; on attribuera à l’univers matériel une personnalité vague, diffuse à travers l’espace, et qui, sans être précisément douée d’une volonté consciente, passe d’un état à l’autre en vertu d’une poussée interne, en vertu d’un effort. Il était réservé à Leibnitz de faire tomber cette contradiction, et de montrer que si l’on entend la succession des qualités ou phénomènes externes comme la succession de nos propres idées, on doit faire de ces qualités des états simples ou perceptions, et de la matière qui les supporte une monade inétendue, analogue à notre âme. Enfin, même en supposant réalisée cette chimérique extension, ce prétendu système laisse subsister la difficulté tout entière à l’égard des intelligences affranchies, dont la propre moralité se trouve ainsi abandonnée à leur pure spontanéité, déjà justement reconnue insuffisante chez la classe soumise. Il s’est opéré comme un compromis entre l’idée de force et celle de détermination nécessaire. Il suffira, pour s’en convaincre, de remarquer qu’un personnage comique est généralement comique dans l’exacte mesure où il s’ignore lui-même. S’il faut aussi admettre la nécessité d’une vraie systématisation morale chez ces esprits émancipés, elle ne pourra dès lors reposer que sur des bases positives, qui finalement seront ainsi jugées indispensables, Quant à borner leur destination à la classe éclairée, outre qu’une telle restriction ne saurait changer la nature de cette grande construction philosophique, elle serait évidemment illusoire en un temps où la culture mentale que suppose ce facile affranchissement est déjà devenue très commune, ou plutôt presque universelle, du moins en France.

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